La pratique comme laboratoire de discernement : à quel moment l’effort nourrit-il et à quel moment abîme-t-il ?
Février arrive souvent avec une fatigue plus sourde que celle de janvier. L’élan des débuts d’année s’est émoussé, la lumière reste basse et avec la tempête Nils, dernier rappel en date des impacts du dérèglement climatique, beaucoup d’entre nous naviguent entre responsabilités, inquiétudes pour le monde et désir de tenir bon.
Pour celles et ceux qui évoluent dans les secteurs de l’engagement — certaines phrases se font souvent entendre : “Vous ne le faites pas pour vous mais pour eux”, “avec bienveillance” ou “il faut prendre soin de…”
Mais prendre soin de quoi, de qui, comment et cela sans se perdre en route ?
Sur le tapis, cette question me fait penser à l’un des tout premiers principes éthiques du yoga: ahimsa.
Yoga Sūtra de Patañjali — Livre II : Sādhana-pāda (2.30) - “Ahimsa pratihāra tābhyām vā.”
On trouve ce terme dans les Yoga Sūtra, au sein des yamas, ces principes éthiques qui encadrent la relation aux autres. Ahimsa y est présenté comme une manière de ne pas nuire — par l’action, la parole, ou même l’intention. On traduit souvent ahimsa comme l’interdiction de la violence envers autrui.
Mais peut-on séparer aussi nettement soi et les autres. Une lecture moderne de “ne pas nuire” pourrait tout autant inclure la relation à son propre corps, à son propre système nerveux, à ses limites.
Sur le tapis, cela se traduit très concrètement : ne pas forcer, ne pas franchir le seuil où la posture devient agression, ne pas confondre intensité et brutalité.
La pratique devient alors un laboratoire de discernement : à quel moment l’effort nourrit-il et à quel moment abîme-t-il ?
Cette interprétation de ahimsa déplace subtilement la notion de soin. Prendre soin ne consiste plus seulement à être tourné.e vers l’extérieur, mais aussi à habiter une qualité de non-violence globale — envers soi, envers les autres, envers le vivant.
