"On libère son corps mais dans un corps très précis, pour un regard très précis."

 

Le mois dernier, je vous laissais avec cette question: les femmes ont, semble-t-il, conquis les tapis, mais ont-elles conquis les récits ? Empouvoirement ou reproduction ? Libération ou nouveau corset ?

 

Ce mois-ci, je continue de tirer ce fil. Parce que l’histoire ne s’arrête pas aux pionnières que j’ai citées le mois dernier. Elle continue de s’écrire, peut-être pas toujours de la manière dont on l’espère, et commence à être ré-examinée.

 

L’histoire du yoga moderne est celle de quelques grands noms masculins (Krishnamacharya, BKS Iyengar, Pattabhi Jois, Bikram Choudhury, Yogi Bhajan1 ) autour desquels se sont construites des lignées, des méthodes, des certifications, des marques. Des chaînes de transmission qui ont longtemps défini ce qu’est un “vrai” yoga, un “vrai” alignement, une “vraie” pratique.

 

Et pourtant. Des recherches récentes invitent à relire cette histoire autrement. Des chercheuses comme Anjali Rao, Amelia Wood, ou encore Agi Wittich montrent que les femmes n’étaient pas simplement aux marges de l’histoire mais qu’elles en étaient des actrices à part entière2.

Dans les Upaniṣad et le Mahābhārata3, des figures féminines sont déjà mentionnées: des yoginīs, des femmes qui pratiquaient le yoga, au sens large du terme, et connectaient l’humain et le divin4; des renonçantes, des philosophes… L’intellectuelle Śulabhā y argumente que les femmes peuvent atteindre la libération par les mêmes voies que les hommes5. Gārgī, philosophe hindoue et exégète reconnue débat avec les grands sages masculins qui la réduisent au silence pour évincer sa supériorité. Plus tard, entre le VIe et le XIIe siècle, un mouvement de spiritualité dévotionnelle se diffuse dans différentes parties de l’Inde. Appelé mouvement bhakti, il ouvre une brèche : des poètes-saintes comme Mahādevī Akka ou Lallā Yogeśvarī, qui renoncent à leur mari, marchent nues et chantent leur dévotion en public, sont décrites aussi comme des yoginīs6.

 

D’autres recherches indiquent la présence des femmes dans les grands textes canoniques, les Veda, antiques de l’hindouisme. Certains hymnes du Rig Veda (le plus ancien Veda) auraient été rédigés par 27 femmes-sages appelées rishikas. L’une d’entre elles, Lopamudra, aurait même appris à son mari à chanter ces hymnes. D’autres musiciennes et chanteuses accomplies auraient enseigné au sein de gurukul (système indien traditionnel et ancien d’éducation basée sur la transmission maître-élève)7.

 

Leur existence suggère une présence féminine dans la pratique yogique bien plus ancienne et complexe que ce que l’histoire officielle a retenu.

 

Cependant, le déclin de la civilisation de la vallée de l’Indus et l’arrivée de l’ère patriarcale brahminicale auraient conduit au changement de statut des femmes dans la vie religieuse notamment à travers différentes lois autour de 200 avant JC. L’homme obtient alors 4 étapes de vie: étudiant, chef de famille, ainé et ascète, alors que la femme n’en obtient qu’une, celle de “femme de chef de famille”8.

 

Il est aussi important de noter que, par la suite, les textes ont été traduits par des hommes. Ce n’est pas une anecdote, c’est une invitation à relire l’histoire avec d’autres yeux que ceux des dynamiques de transmission patriarcales et coloniales.

 

 

Il y a une figure que je veux vous présenter ce mois-ci, injustement oubliée elle aussi : Vanda Scaravelli. Italienne, pianiste de formation, elle découvre le yoga à plus de 50 ans, après la mort de son mari, en recevant des cours privés de BKS Iyengar et Desikachar dans son chalet de Gstaad. Elle est, comme la décrit Theo Wildcroft, une “exilée des lignées”9. Quand ses maîtres repartent, elle n’a plus de professeur. Alors elle pratique seule. Elle écoute son corps. Elle développe une approche centrée sur le souffle, la gravité, la colonne vertébrale. Elle pratique encore des postures exigeantes à 80 ans.

Elle refusera catégoriquement qu’une école porte son nom. Elle répètera que le “yoga ne doit pas être pratiqué pour contrôler le corps: c’est l’opposé, il doit libérer le corps”10.

 

Wildcroft la situe à l’avant-garde de ce qu’on appelle aujourd’hui les courants “post-lignée”, qui innovent dans les méthodes d’enseignement en remplaçant le contrôle pédagogique par la créativité et la liberté. Ce que Vanda incarne, c’est une transmission qui refuse de se figer. Une pratique qui ne cherche pas à reproduire mais à explorer.

 

Theodora Wildcroft propose avec sa théorie du yoga post-lignée11 une piste pour penser autrement la transmission : le yoga contemporain se construit de plus en plus en dehors des grandes chaînes d’autorité traditionnelles. Les pratiquantes créent leurs propres espaces, leurs propres langages, leurs propres communautés.

 

C’est une ouverture réelle. Mais elle pose une question inconfortable : se détacher des gourous historiques suffit-il si on reproduit d’autres formes de normativité ?

Parce que le yoga “féminin” d’aujourd’hui a aussi ses codes. Son esthétique. Ses injonctions silencieuses.

 

1. Jois, Bikram Bhajan ont tous été accusés et reconnus de violences psycologiques et physiques, de harcèlement et violence sexuel, d’arnaques financières…
Krishnamacharya et Iyengar sont reconnus pour avoir été violents avec leurs élèves: Krishnamacharya utilisaient notamment des bâtons pour corriger les alignements et BKS Iyengar utilisait aussi les coups pour corriger ses élèves à avoir un alignement parfait et aurait couvert les agressions sexuelles de son plus proche collaborateur. Un futur thème d’articles…
2. Wittich, A. (s. d.). Yoga and women : a possible history. https://www.academia.edu/12489919/Yoga_and_Women_a_possible_history
3. Textes pré-modernes où une certaine forme de yoga commence à être décrite. ils précèdent le Yoga Sutras de Patanjali qui constitut le premier traiter de yoga dit moderne et faisant autorité encore aujourd’hui.
4. Gates, J. (2023). Yogini : The Power of Women in Yoga. Simon and Schuster.
5. Wittich, ibid
6. Wittich, ibid., d’après Mandakranta Bose
7. Rao, A. (s. d.). Understanding Women’s Role in Yoga History. Breathetogetheryoga. https://breathetogetheryoga.com/understanding-womens-role-in-yoga-history/
8. Rao, ibid
9. Fahsi, Z., & Pouget, J. (s. d.). Le yoga post lignée. Citta Vritti. https://cittavritti.fr/le-yoga-post-lignee/
10. Scaravelli, V. (1991). Awakening the Spine. Harper Collins. “Yoga must not be practised to control the body : it is the opposite, it must bring freedom to the body”
11. Wildcroft, T. (2020). Post-lineage Yoga : From Guru to # MeToo. Dans Equinox Publishing eBooks. https://doi.org/10.1558/isbn.9781781799390
 
crédit photo Vanda Scaravelli Awakening the spine
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