"Même si le corps sait, le cerveau met du temps à trouver les mots et ces derniers peinent à trouver un espace où se dire !!"

 

Je voulais écrire sur le thème de l’ancrage ce mois-ci mais une information que j’ai vu passée ces dernières semaines m’amène à repenser ma réflexion.

 

Cette information concerne un énième professeur de yoga accusé d’ajustements inappropriés, de comportements et de gestes déplacés pouvant être qualifiés d’agressions sexuelles.

 

Et ce sujet c’est un peu “the elephant in the room”, un sujet qui fâche et qui dérange mais qu’on ne peut pas (plus?) éviter !

C’est évidemment un sujet très complexe avec des ramifications qui dépassent la pratique pure du yoga, qui s’imbrique dans des schémas sociaux et culturels et qui reflètent une certaine conception de la société (la preuve en est qu’il n’y a pas que dans le monde du yoga que ces sujets font la une). Un article voire deux ne suffiront peut-être pas mais ouvrons quand même cette bien trop grande boîte de Pandore.

 

TW: ci-dessous sont évoquées des VSS (violences sexistes et sexuelles)

 

Il y a quelques semaines je tombe sur un article de Les Jours, média indépendant, publie début 2026 un dossier appelé Le yoga en mauvaise posture qui documente une enquête recueillant de nombreux témoignages déroutants et accablants d’élèves et de professeures de yoga sur des violences sexuelles perpétrées par leur professeur de yoga. Dans cet article, je découvre Margo qui décrit un enseignant qui pressait son corps contre le sien lors d’ajustements, de manière répétée, sur elle et sur d’autres élèves, puis Louise que son professeur a voulu embrasser sur les lèvres au moment de lui dire au revoir après lui avoir touché les fesses pendant le cours et Emmy qui lors d’une formation en Inde après un malaise se retrouve sur le lit de son professeur avec celui-ci couché à côté d’elle. (Les noms ont été changé pour préserver leur anonymat). Celles qui dénoncent font alors face à un mur: on leur demande de “ne pas faire de vagues”, les déclarations sont minimisées et le professeur en question protégé1.

 

Non seulement ça me révolte profondément mais cela me questionne à plusieurs niveaux: sur le tapis de yoga, qui protège les pratiquant.es ? Comment en vient-on a reproduire des schémas de domination et d’agression au sein d’un espace qui devrait être serein et protecteur?

 

Le paradoxe est vertigineux entre une pratique dédiée à la paix intérieure dans un espace protégé et le nombre croissant de révélations, arrestations et condamnations pour harcèlements, emprise psychologique, agressions sexuelles et viols.

#Metoo dans le monde du yoga a encore pas mal de chemin à faire.

 

Quand le yoga voyage vers l’Occident, il est présenté comme une discipline transmise de maître (presque toujours un homme) à élève (une grande majorité de femmes dans le yoga moderne et contemporain). Le terme “guru” a deux étymologies: la première est “celui qui écarte les ténèbres” et la seconde “celui qui a du poids”2. Ysé Tardan Masquelier dans son livre Esprit du yoga décrit l’intensité du lien entre le guru et son disciple comme celui d’un embryon envers sa mère. Le guru sert de “père-mère spirituel [...] remplaçant les parents biologiques”3. Sans une abdication du disciple envers son guru, aucune “mutation” n’est possible.

Cependant, à l’époque de la Bhagavad Gita, la relation était d’ordre spirituel (du moins c’est ce que nous rapporte les écrits et commentaires à ce jour). Par souci de clarté, je fais la différence entre le guru4 maître spirituel des religions du sous-continent indien et les gourous, personnes influentes incriminées dans des affaires de sectes, crimes et violences sexistes et sexuelles.

 

Spirituel ou non, ce rapport est quand même une sacrée (sans mauvais jeu de mots) porte d’entrée vers des dérives sectaires et des violences sexistes et sexuelles avec des élèves démesurément admiratif.ves, voire “hypnotisé.es” et parfois en situation de vulnérabilité.

 

Nombreuses sont les révélations concernant les gourous qui ont lancé leurs propres style de yoga, comme par exemple:

 

- Pattabhi Jois: fondateur de l’Ashtanga Yoga. Seize femmes l’accusent à partir de 2010, un an après sa mort, d’agression sexuelle ou de viol sous couvert d’”ajustements”. Ces accusations sont documentées, mais, à part les excuses des descendants du gurus, aucune action de réparation ou de condamnation à titre posthume n’a, à ce jour, été prise.

 

- Bikram Choudhury: fondateur du Bikram Yoga (yoga chaud, 26 postures à répéter selon un ordre et alignements codifiés). Six anciennes élèves l’accusent d’harcèlement sexuel, d’agression sexuel et de viol aux Etats-Unis. Condamné en 2017 à payer plus de 6 millions de dollars, il fuit le pays. Un mandat d’arrêt international (pour ces crimes là et autres détournements financiers) a été émis mais il continuerait d’enseigner en Asie.

 

- Yogi Bhajan: fondateur du Kundalini Yoga occidental et de la société 3HO (qui possède la marque Yogi Tea…je dis ça je dis rien). Il a été accusé à titre posthume après son décès en 2004, d’inconduites sexuelles, de viol, emprise psychologiques, et a été impliqué dans des opérations criminelles (fraudes fiscales, enlèvements et agressions sur mineurs, dérives sectaires…)

La liste est longue, documentée et internationale. Je vous en propose une en annexe de cet article pour celles et ceux qui veulent en mesurer l’étendue (elle ne sera très certainement pas exhaustive malheureusement).

 

Dans toutes les affaires, le même schéma récurrent apparaît: les mêmes structures hiérarchiques, les mêmes environnements, les mêmes espaces. Pourtant à chaque fois c’est la même “surprise” de la part de la communauté.

 

Pourquoi c’est si difficile de parler et d’en parler ?

 
1. Agressions sexuelles et emprise psychologique dans le yoga : des femmes témoignent. (s. d.). Les Jours. https://lesjours.fr/obsessions/yoga-violences-sexistes-sexuelles/ep1-yoga-agressions-sexuelles-emprise/
2. Tardan-Masquelier, Y. (2014). L’esprit du yoga. Dans Albin Michel, p83
3. ibid
4. Mark Singleton et Ellen Goldberg, spécialistes du yoga moderne, soulignent que la mondialisation du yoga a radicalement transformé la nature et le rôle du guru. La relation médiévale entre le guru et le shishya était une relation individuelle, bien comprise dans la société hindoue traditionnelle, fondée sur une confiance forgée au fil de nombreuses années d’enseignement. Singleton, M., & Goldberg, E. (2013). Gurus of Modern Yoga. Oxford University Press.
 
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